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 l'histoire se répéte encore et encore...

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MessageSujet: l'histoire se répéte encore et encore...   Mar 8 Juin - 8:56



Tue un Turc et repose-toi *

* NDT: "Tue un Turc et repose-toi" est une expression populaire israélienne qui signifie "Pas de précipitation".


Elle provient d'une histoire remontant à 1877 que Uri Avnery raconte dans cet article.


Uri Avnery

05/06/2010

En haute mer, hors des eaux territoriales, le navire a été intercepté par la marine. Les commandos l'ont attaqué. Les centaines de gens qui étaient sur le pont ont résisté, les soldats ont recouru à la force. Certains passagers ont été tués, des dizaines ont été blessées. Le navire a été emmené au port, les passagers ont été débarqués de force. Le monde les a vus marcher sur le quai, hommes et femmes, jeunes et vieux, tous épuisés, l'un derrière l'autre, chacun avançant de force entre deux soldats…

Le navire s'appelait "Exodus 1947". Il était parti de France dans l'espoir de briser le blocus britannique, qui avait été imposé pour empêcher les bateaux chargés de survivants de l'Holocauste d'atteindre les côtes de Palestine. S'il avait été autorisé à gagner le pays, les immigrants illégaux auraient débarqué et les Britanniques les auraient envoyés dans des camps de détention à Chypre, comme ils l'avaient déjà fait auparavant. Personne ne se serait intéressé à cette histoire plus de deux jours.

Mais celui qui était en charge de l'affaire était Ernest Bevin, leader du parti travailliste et ministre britannique arrogant, grossier et avide de pouvoir. Il n'allait pas laisser une bande de Juifs lui dicter ce qu'il avait à faire. Il a décidé de leur donner une leçon sous les yeux du monde entier. "C'est une provocation !", s'est-il exclamé, et il avait bien sûr raison. L'objectif principal était effectivement de lancer une provocation afin d'attirer les yeux du monde sur le blocus britannique.

On connaît bien la suite : l'histoire a traîné en longueur, on a fait bêtise sur bêtise, le monde entier a compati avec les passagers. Mais les Britanniques n'ont pas cédé et ont payé le prix [de leur attitude]. Un prix lourd.

Beaucoup croient que l'incident de l'Exodus a été le tournant de la lutte pour la création de l'état d'Israël. La Grande Bretagne s'est effondrée sous le poids de la condamnation internationale et a décidé d'abandonner son mandat sur la Palestine. Il y a, bien évidemment, de nombreuses autres raisons importantes à cette décision, mais l'Exodus s'est avéré être la goutte d'eau qui a fait déborder le vase.

Je ne suis pas le seul à m'être rappelé cet épisode cette semaine. En fait, il était presque impossible de ne pas se le rappeler, en particulier pour ceux d'entre nous qui, à l'époque, vivaient en Palestine et y ont assisté.

Il y a bien entendu d'importantes différences. Les passagers d'alors étaient des survivants de l'Holocauste, et, cette fois, c'était des militants de la paix du monde entier. Mais aujourd'hui comme alors, le monde a vu des soldats lourdement armés attaquer brutalement les passagers désarmés, qui résistent avec tout ce qui leur tombe sous la main, avec des bâtons et à mains nues. Aujourd'hui comme alors, çà s'est produit en haute mer, à 65 km des côtes aujourd'hui et à 40 km à l'époque.

Avec le recul, le comportement britannique pendant toute l'affaire semble incroyablement stupide. Mais Bevin n'avait rien d'un imbécile, et les officiers britanniques qui dirigeaient les opérations n'étaient pas des demeurés. Après tout, ils venaient de sortir vainqueurs d'une guerre mondiale.

S'ils ont eu une attitude complètement démente du début à la fin, c'est par arrogance, par manque de finesse et par mépris sans bornes de l'opinion publique mondiale.

Ehud Barak est le Bevin israélien. Ce n'est pas un imbécile, et nos hauts gradés non plus. Mais ils sont responsables de d'actes de démence qu'ils ont enchaînés, dont les conséquences désastreuses sont difficiles à évaluer. Yossi Sarid, ancien ministre devenu journaliste, a qualifié le "comité des sept" [ministres] qui a pouvoir de décision sur les questions de sécurité de"sept idiots", —et je dois protester : c'est une insulte pour les idiots.

Les préparatifs de la flottille ont duré plus d'un an. Des centaines d'e-mails ont été échangés. J'en ai moi-même reçu des dizaines. Il n'y n'avait aucun secret. Tout s'est fait à découvert.

Toutes nos institutions politiques et militaires ont largement eu le temps de se préparer à l'approche des navires. Les politiciens se sont consultés. Les soldats se sont entraînés. Les diplomates ont communiqué. Les gens des renseignements ont fait leur travail.

Rien n'y a fait. Toutes les décisions ont été mauvaises de la première à la dernière minute. Et ce n'est pas fini.

L'idée d'une flottille comme moyen de briser le blocus confine au génie. Elle a placé le gouvernement israélien sous les fourches caudines d'un dilemme, —le choix entre plusieurs options, toutes mauvaises. Tout général souhaite mettre son adversaire dans ce genre de situation.

Les différentes options étaient :

- laisser la flottille parvenir à Gaza sans encombre. Le secrétaire du cabinet était pour cette solution. Çà aurait amené la fin de l'embargo, car, après cette flottille, il en serait venu d'autres et de plus grandes.


- arrêter les navires dans les eaux territoriales, inspecter leur cargaison et s'assurer qu'ils ne transportaient pas d'armes ni de "terroristes", puis les laisser poursuivre leur route. Çà aurait suscité de vagues protestations dans le monde mais maintenu le principe du blocus.


- les arraisonner en haute mer et les amener à Ashdod, avec le risque d'affrontements au corps à corps avec les militants à bord.


Comme nos gouvernements l'ont toujours fait quand il faut trancher entre plusieurs mauvais choix, le gouvernement Netanyahu a choisi le pire.

Quiconque ayant suivi les préparatifs dans les media aurait pu prévoir qu'ils feraient des morts et des blessés. On n'attaque pas un navire turc en s'imaginant que de mignonnes petites filles vont vous accueillir avec des fleurs. Les Turcs n'ont pas la réputation de baisser facilement les bras.

Les ordres qu'on reçus les soldats et qui ont été rendus publics incluent les trois mots fatidiques "à tout prix". Tout soldat sait ce que signifient ces trois mots terribles. En outre, sur la liste des objectifs, traiter les passagers avec considération ne figurait qu'en troisième place, derrière assurer la sécurité des soldats et mener la tâche à son terme.

Si Binyamin Netanyahu, Ehud Barak, le chef d'état major et le commandant de la marine n'ont pas compris que cela conduirait à tuer et blesser des gens, même ceux qui ont jusqu'ici rechigné à l'envisager doivent alors en conclure qu'ils sont d'une scandaleuse incompétence. Ils doivent s'entendre adresser les mots impérissables d'Oliver Cromwell au Parlement : "Vous siégez ici depuis trop longtemps pour le peu de bien que vous y avez fait. Partez, vous dis-je, et qu’on n'entende plus parler de vous ! Au nom de Dieu, partez !"

CET ÉVÈNEMENT met à nouveau l'accent sur l'un des plus graves aspects de la situation : nous vivons dans une bulle, dans une sorte de ghetto mental qui nous isole et nous empêche de voir une autre réalité, celle que perçoit le reste du monde. Un psychiatre pourrait y voir le symptôme d'un grave problème mental.

La propagande du gouvernement et de l'armée raconte une histoire simple : nos soldats au grand cœur, héroïques et déterminés, l'élite de l'élite, sont descendus sur le navire pour "causer" et ont été attaqués par une foule déchaînée et violente. Les porte-parole officiels n'ont pas arrêté de répéter le mot "lynchage".

Le premier jour, presque tous les media israéliens ont admis cette version. Après tout, il est clair que nous, les Juifs, sommes les victimes. Toujours. Cela vaut aussi pour les soldats Juifs. Certes, nous attaquons un bateau étranger en mer, mais nous nous transformons sur le champ en victimes qui n'ont pas d'autre choix que de se défendre contre des antisémites violents et remontés.

Il est impossible de ne pas se rappeler la vieille histoire juive : en Russie, une mère juive fait ses au revoir à son fils, appelé à servir le tsar dans la guerre contre la Turquie.

" Ne te surmène pas, l'implore-t-elle. Tue un Turc et repose-toi. Tue un autre Turc et repose-toi encore.


- Mais, mère, l'interrompt le fils, et si le Turc me tue pendant que je me repose ?


- Toi ? s'exclame la mère. Mais pourquoi ? Qu'est-ce que tu lui as fait ?"


Toute personne normale peut trouver çà fou. Les soldats surarmés d'un commando d'élite viennent de la mer et des airs aborder un navire en haute mer et en pleine nuit, —— et ce sont eux les victimes ?

Mais il y a là-dedans une once de vérité : ils sont les victimes des commandants arrogants et incompétents, des politiciens irresponsables, et des media qu'ils alimentent. Et, en fait, [ils sont aussi victimes] du public israélien, puisque la plupart des gens a voté pour ce gouvernement ou pour l'opposition, qui n'est pas différente.

L'affaire Exodus s'est répétée, mais les rôles ont changé : nous sommes aujourd'hui [dans le rôle] des Britanniques.

Quelque part, un nouveau Leon Uris projette d'écrire son prochain livre, "Exodus 2010". Un nouvel Otto Preminger projette un film qui sera en tête du box office. Un nouveau Paul Newman en sera la vedette —— après tout, la Turquie ne manque pas d'acteurs de talent.

Il y a plus de 200 ans, Thomas Jefferson a déclaré que toute nation doit agir avec le "respect dû à l'opinion de l'humanité ". Les dirigeants israéliens n'ont jamais fait leur la sagesse de cette maxime. Ils adhèrent à l'adage de David Ben Gurion : "L'important n'est pas ce que disent les païens, l'important est ce que font les Juifs". Peut-être présumait-il que les Juifs n'agiraient pas de façon stupide.

Transformer les Turcs en ennemis est plus que stupide. Pendant des décennies, la Turquie a été notre alliée la plus proche dans la région, bien plus proche qu'on ne le sait généralement. La Turquie pourrait jouer, à l'avenir, un rôle important en tant que médiateur entre Israël et le monde arabo-musulman, entre Israël et la Syrie et, oui, même entre Israël et l'Iran. Or peut-être avons-nous réussi à unir le peuple turc contre nous, —et certains disent que c'est aujourd'hui la seule question sur laquelle les Turcs soient unis.

Cette affaire est le Chapitre 2 de "Plomb Durci". À ce moment-là, nous avons dressé presque tous les pays du monde contre nous, choqué nos quelques amis et réjoui nos ennemis. Et maintenant, nous avons fait remis çà, et peut-être avec encore plus de succès : l'opinion publique mondiale se tourne contre nous.

C'est un processus lent, comme quand l'eau s'amasse derrière une digue. L'eau monte lentement, silencieusement, et le changement est à peine perceptible. Mais une fois qu'elle a atteint un niveau critique, la digue se rompt tout d'un coup et la catastrophe nous submerge. Nous nous rapprochons lentement mais sûrement de ce point.

"Tue un Turc et repose-toi", disait la mère de l'histoire. Notre gouvernement ne se repose même. Il n'arrêtera semble-t-il pas avant d'avoir transformé jusqu'au dernier de nos amis en ennemi.


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